L’émergence de nouvelles forces politiques tunisiennes
en période électorale, entre hybridation du politique et
citoyenneté hybride
Itidel Fadhloun Barboura
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Itidel Fadhloun Barboura. L’émergence de nouvelles forces politiques tunisiennes en période électorale,
entre hybridation du politique et citoyenneté hybride. 2021. halshs-03418241
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« L’émergence de nouvelles forces politiques tunisiennes en période électorale, entre
hybridation du politique et citoyenneté hybride »
Itidel Fadhloun, Docteure en science politique, IEP de Lyon, Laboratoire Triangle, LIA, du
CNRS, UMR 5206, ENS Lyon (membre du comité de rédaction de l’ATEP)
1. Introduction
Après une révolution et trois périodes électorales achevées1, les confrontations d’idées, de
courants et d’acteurs restent encore tendues et en constante évolution. Communistes,
sociaux-démocrates, islamistes, nationalistes arabes, libéraux, marxistes, progressistes
indépendants, tous sont entrés dans l’arène démocratique dans l’intention ostensible de
relever les défis lancés par la révolution, d’assurer un développement économique équilibré
et de protéger les libertés individuelles et collectives. C’est donc une période favorable au
changement et très attendue des électeurs tunisiens.
Seulement, l’entrée dans la bataille électorale de 2019 a vu émerger une nouvelle ligne de
partage du paysage politique sur fond d’un pluralisme de façade. C’est d’abord la pléthore de
listes (plus de 1500) et de candidats aux législatives (plus de 15000) qui sonne le glas d’une
période politique tendue au tintement accéléré par le décès du président Beji Caid Essebssi le
25 juillet 2019, soit quelques semaines avant l’échéance électorale. C’est également ce nouvel
épisode qui favorisera l’éclatement d’un schisme politique en plusieurs fragments et qui
altérera le son du glas par des dissonances d’acteurs politiques dont un tiers sont des listes
indépendantes, peu démarquées entre elles sur le fond.
Dans la continuité de notre analyse relative à cette période charnière, on observe de nouveaux
partis politiques sortis des entrailles de Nida Tounes tels que Tahya Tounes représenté par le
Premier ministre Youssef Chahed, ou encore Qalb Tounes créé par Nabil Karoui incarcéré
pendant une importante partie de sa campagne électorale2. D'autres formations présentent
des visages nouveaux, comme le mouvement Aïch Tounsi, financé par Olfa Terras, candidate
à Bizerte-nord et mariée au franco-canadien Guillaume Rambourg, ou encore des
indépendants à l’instar de Nidhal Kraïem, Hamdi Alaya, Fathi Krimi ou encore Nizar Chouk.
1 Elections provisoire de 2011, les élections de 2014 et celle de 2019
2 Nabil Karoui, arrive deuxième du premier tour avec 15,58 % des voix, opposé au juriste conservateur Kaïs
Saïed en tête avec 18,40 %. (Source : ISIE)
Cette première fragmentation de partis et l’apparition de nouveaux acteurs annoncent un
bouleversement politique brusqué, paradoxal et saisissant dans les jeux d’acteurs, avec des
rebondissements surprenants digne d’un polar énigmatique.
Pour cause, tandis que certains acteurs se mettent en scène pour proposer le changement,
d’autres font compagne les uns contre les autres, raisonnent alors de véritables esclandres
annonciateurs de liminalité et de nouveaux discours. Aux vues de ce constat, nos
interrogations portent sur cette nouvelle forme d’action politique et citoyenne à l’approche
des élections tunisiennes de 2019. Ceci nous amène à l’hypothèse sous-jacente « d’une
hybridation du politique » (NEFFISA.S. ; 2009) elle-même maïeuticienne d’une citoyenneté
hybride.
En effet, force est de nous interroger directement sur les facteurs endogènes à l’origine de ces
nouveaux positionnements. Est-ce l’hybridation des actions collectives qui entraîne et force
l’hybridation du politique et l’affaiblissement de courants et de grands partis politiques
tunisiens ? Est-ce également cette même configuration qui entraîne le déplacement d’un
schisme politique islamistes vs démocrates laïcs vers une nouvelle bipolarisation de type
réactionnaires en tout genre vs démocrates progressistes ?
Selon les travaux de TILLY.C et TARROW. S (2008) et dans le prolongement de l’analyse de BEN
NEFFISA S. (2009), nous affirmons que la Tunisie, par l’installation d’une démocratie naissante,
se démarque des autres pays arabes par une démocratie à capacité étatique modérée, voire
faiblement modérée.
C’est à ce titre que les expressions individuelles et collectives sont protégées et les actions
collectives, lorsqu’elles ne portent pas atteinte à la sécurité du pays, ne subissent pas ou peu
de répressions abusives de la part du gouvernement tunisien. Réciproquement, sa capacité
étatique ne permet pas la répression systématique en cas de désordre social, ni la prise en
considération factuelle des revendications citoyennes.
Il en découle une démultiplication d’acteurs politiques qui cherchent à se démarquer dans
cette course électorale. Une question se pose alors ; comment ces acteurs existent-ils en
politique ? pour reprendre l’expression de Michel ROCARD (M. Rocard,2006, p.59-70) qui
mettait l’accent bien plus sur les mécanismes d’existence politique que sur les résultats. Il
précise que « la démarche de De Jouvenel consiste à dire qu’on ne saurait comprendre les
mécanismes réels de la politique sans faire l’effort de les décomposer en leurs particules
élémentaires ».
C’est bien l’ambition de notre travail car nous savons que la politique du conflit représente la
partie la plus visible en période électorale. On vient à penser que celui qui pourra sortir d’un
conflit politique qu’il soit personnel ou du parti, pourra sortir le pays de toute crise. Nul ne
peut ignorer le lien de causalité entre la gestion de ce type de crise avec la gestion des crises
issues des actions collectives et des mouvements sociaux. C’est donc affaire de négociations
politico-citoyennes.
Selon Charles TILLY et Sidney TARROW (C. Tilly et S.Tarrow,2008. p.63-92), « la politique du
conflit » serait tributaire des types de régimes politiques avec une gestion institutionnelle à
tous les niveaux. Les modes de gestions seraient fonctions de la nature des régimes politiques
selon qu’ils soient ou non démocratiques, à forte ou à faible capacité étatique. Ils dressent
ainsi quatre types de conflits permettant de calibrer la force ou la faiblesse de l’action
collective et des mouvements sociaux.
La lecture des travaux nous apprend que, plus la capacité étatique est forte, plus l’opposition
clandestine est présente et plus la répression est importante. A contrario, plus la capacité
étatique est faible, plus les rivalités entre groupes sont importantes laissant place souvent aux
guerres civiles, aux coups d’Etat et autres types de dérives (TILLY.C et TARROW. S. ; 2008.p.63-
92).
En ce qui nous concerne, il est bien question pour la Tunisie d’une capacité étatique
faiblement modérée, car nouvellement démocratique, soit, des actions collectives et des
mouvements sociaux en terrain nouvellement conquis (par l’inefficience politique depuis la
révolution de 2011). C’est sans doute de ce constat que notre hypothèse d’hybridation du
politique prend tout son sens.
Afin d’être en mesure de comprendre les fragmentations de partis et les apparitions de
nouvelles formations et d’acteurs politiques, nous procéderons, par la suite, à l’analyse du
nouveau contexte politique post-électoral de 2019, des nouvelles formations politiques ainsi
que leurs mécanismes. Nous nous intéresserons par la suite aux profils d’électeurs hybrides
détenteurs d’un empowerment collectifs efficients en cette période électorale cruciale.
2. Nouveau contexte politique, nouveaux acteurs, nouveaux questionnements
Le vainqueur accole finalement la classe politique à la frange de la société qui lui a donné sa
voix. Il s’agit d’un enseignant universitaire aux allures, d’un homme rigoureux, rigide et
conservateur. Cette même catégorie d’électeurs a voté pour un candidat indépendant, Kais
Saïed, qui, dans son programme, propose de subvertir le système qui l’a mené au pouvoir.
De plus, par sa formation en droit, Kais Saïed légitime un discours procédurier et juridiciste
sur le politique, ne prenant en compte que l’aspect strictement juridique d’une règle.
Depuis la révolution de 2011, il défend le renforcement de la société civile et la réorganisation
du système étatique et notamment électoral par une verticalité du bas vers le haut. C’est en
partie ce qui explique aujourd’hui, son soutien à une forte décentralisation locale et régionale,
avec l’idée assumée et démarquée d’une révocabilité des élus3.
Sa victoire démontre d’emblée une quête de changement et d’hybridation de la part de ses
électeurs, à l’image des premières aspirations de la révolution de 2011 restées encore à ce
jour inassouvies.
Le succès du nouveau président Kais Saïed élu à 72,71% des voix, soit 2777931 d’électeurs,
souligne indéniablement une révulsion d’une grande partie de l’électorat tunisien vis-à-vis de
la classe politique traditionnelle.
Pourtant à l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP), Le parti d'inspiration islamiste,
Ennahda, ressort vainqueur avec 52 sièges sur 217 (pour 89 sièges en 2011 et 69 en 2014),
devant Qalb Tounès ("Au cœur de la Tunisie"), le nouveau parti représenté par Nabil Karoui,
qui remporte 38 sièges. D’autres formations politiques font leur apparition à l’ARP. Il s’agit
du Parti Destourien Libre (PDL), représenté par Abir Moussi et qui remporte 17 sièges ou
encore le parti El Karama, (coalition de la dignité), un parti islamiste, francophobe, qui
remporte 21 sièges à l’ARP. Ces deux derniers partis ont retenu notre attention du fait qu’ils
s’opposent sur le fond mais se rejoignent dans ce que nous qualifions de courant
réactionnaire. Chaque formation défend une idéologie bien déterminée et répond aux
attentes d’électeurs avisés et déterminés. A partir de ces premières observations, nous nous
3 https://news.barralaman.tn/kais-saied-candidat-elections-fr/
sommes interrogée sur les facteurs d’adhésions politiques et les partis qui ont maintenu une
certaine endurance électorale depuis l’avènement de la révolution.
Nous nous sommes intéressée dans ce qui suit à l’évolution des forces politiques tunisiennes
après 2011.
On distingue trois caractéristiques principales des forces politiques les plus attractives :
- Celles qui s’inscrivent dans la durée (MP4 et Ennahdha, représentés au parlement
depuis 2011) et qui sont fortement soutenues par les transnationaux (Ennahdha, Cf
Tableau 1)
- Celles qui viennent de faire leur apparition dans l’arène politique et qui ont été
largement soutenues aux élections législatives de 2019 (Qalb Tounes , El Karama.
Tahya Tounes, Cf tableau 2)
- Celles qui apportent des idéologies novatrices, parfois marquées par l’endurcissement
(Le Parti Destourien. Cf tableau 2)
Dans le tableau 1, nous présentons deux forces opposées sur le plan idéologique, Ennahdha
et Le Mouvement du Peuple (MP). Ces deux partis ont su maintenir et fidéliser un électorat
présent depuis 2011 contrairement à d’autres formations politiques moins attractives sur la
durée. Force est de rappeler que le député Mohamed Brahmi assassiné le 25 juillet 2013 a été
le coordinateur général du parti Mouvement du Peuple, soutenu principalement par les
électeurs nationaux en comparaison au parti islamiste Ennahdha qui a su fidéliser une
importante catégorie d’électeurs transnationaux.
4 Le parti du Mouvement du Peuple (بعشلا ةكرح)
Tableau 1. Evolution des résultats (nationaux et à l’étranger) de 2 forces politiques au parlement (ANC puis
ARP) depuis les élections législatives tunisiennes de 2011.
Nombre de sièges
Ennahdha
Mouvement du Peuple5
Périodes électorales
Résultats : National (N)
N
Transnational (T)
2011 (nombre de siège à
89
l’ANC)
2014 (nombre de siège à
69
l’ARP)
2019 (nombre de siège à
52
l’ARP)
T
9
8
8
Sources : l’auteur à partir des résultats de l’ISIE.
N
2
3
15
T
0
0
0
Le tableau ci-dessus présente les deux forces politiques tunisiennes qui ont su allier endurance
politique et représentativité parlementaire depuis 2011. On Constate une fidélité stable et
assumée des trans-électeurs tunisiens pour le parti Ennahdha (9 sièges sur 18 en 2011 pour 8
sièges en 2014 et en 2019). Malgré l’absence de représentativité du parti MP au niveau
transnational, le parti a su maintenir une endurance significative au niveau national ainsi qu’en
témoigne l’important soutien électoral avec 15 sièges obtenus à l’issue des élections
législatives de 2019.
L’absence de représentativité du parti Mouvement du Peuple, au niveau transnational malgré
la présence du parti à l’étranger s’explique du fait qu’il s’inscrit dans une mouvance
nationaliste arabe dont les aspirations et le programme sont tournés vers l’intérieur du pays
(idéologie fortement socialiste et nationaliste arabe).
5 Le Mouvement du peuple (arabe : بعشلا ةكرح) est un parti politique tunisien qui s'inscrit dans la mouvance du
socialisme et du nationalisme arabe. Fondé en 2005 sous le nom des Unionistes nassériens, il est reconnu le 8
mars 2011.
Tableau 2. Les résultats des élections législatives tunisiennes (L.) de 2011 à 2019 et les forces politiques représentées à
l’ARP
Partis politiques
Idéologies et formations politiques
Dirigeants
Résultats L.2019
Résultats L.
Résultats L.2011
2014
Ennahdha
Centre droit à droite (démocratie islamique,
Rached
19,55% des voix, 52
27,79% des
37,04% des voix, 89
conservatisme, libéralisme économique)
Ghannouchi
députés
voix,
69
députés
députés
Mouvement du peuple Gauche,
(Socialisme,
panarabisme,
Zouhair
4,52% des voix, 15
1,34%
des
0,75 % des voix, 2
nationalisme arabe)
Maghzaoui
députés
voix,
3
sièges
députés
Afek Tounes
Centre
à
centre droit,
(libéralisme,
Yassine Brahim 1,53% des voix, 2
3,02%
des
1, 89% des voix , 4
progressisme, francophilie)
députés
voix,
8
députés
députés
Nidaa Tounes
Centre gauche à centre droit (bourguibisme,
Hafedh
Caid
1,51% des voix, 3
37, 56% des
-------------------
social-libéralisme, sécularisme)
Essebsi
députés
voix,
86
députés
Front populaire
Gauche,(Socialisme,
sécularisme,
Mongi Rahoui
1,12% des voix, 1
3,66%
des
------------------
nationalisme arabe, panarabisme)
député
voix,
15
députés
Courant démocrate
Centre à centre gauche (social-démocratie,
Mouhamed
6,39% des voix, 22
1,93%
des
------------------
social-libéralisme,
progressisme
Abbou
députés
voix,
3
nationalisme)
députés
Tahya Tounes
Centre
gauche
à
Centre
droit
Youssef
4,06% des voix, 14
----------------
------------------
(bourguibisme,
social
libéralisme,
Chahed
députés
-
sécularisme)
Parti destourien libre
Extrème
droite,
(bourguibisme,
Abir Moussi
6,60% des voix, 17
----------------
------------------
conservatisme, etatisme, sécularisme)
députés
--
Au cœur de la Tunisie
Centre à Centre gauche,
(Populisme,
Néjib Karoui
14,49% des voix, 38
----------------
-------------------
(Qualb Tounes)
sécularisme)
députés
-
Coalition de la dignité
Extrème droite, (populisme, islamisme,
Seifeddine
5,91% des voix, 21
----------------
-------------------
(El Karama)
conservatisme, francophobie)
Makhlouf
députés
--
Badil Tounsi
Centre,(Libéralisme, sécularisme)
Méhdi Jomaa
1,60% des voix, 3
-----------
--------------------
députés
Sources : L’auteur à partir de récoltes de données 6
6 Légendes : ---- : les partis présents depuis 2011 avec représentations parlementaires ; ----- : les partis
présents, avec représentations parlementaires après au moins 2 élections législatives sur 3 ; ----- : les partis
nouveaux, nouvellement représentés à l’ARP.
Référencements des idéologies politiques tunisiennes pour la période électorale de 2019 (classement
à partir des 11 partis représentés à l’ARP) :
➢ Sécularisme et progressisme : 8
➢ Libéralisme et social-libéralisme : 5
➢ Nationalisme arabe : 3
➢ Conservatisme : 37
➢ Socialisme : 3
➢
Islamisme : 2
Représentations des idéologies politiques tunisiennes en
2019 (selon les partis représentés à l'ARP)
Sécularisme/ progressisme
Libéralisme et social libéralisme
Nationalisme arabe/ conservatisme
Islamisme
Socialisme
Sources : L’auteur à partir du traitement des données qualitatives.
D’après le tableau 2, nous constatons que 8 partis sur 11 défendent le sécularisme contre 2
partis sur 11 qui soutiennent l’idéologie islamiste (Ennahdha et El Karama, totalisant à eux
deux 73 sièges sur 217). Les promoteurs du libéralisme apparaissent en deuxième position
avec 5 apparitions parmi les forces politiques représentées à l’ARP dont 2 nouveaux partis et
deux autres formations nées en 2014. Les nationalistes et les conservatistes, ressortent
additionnellement 6 fois dans le tableau 2. Deux d’entre eux affichent un durcissement
7 Les deux partis islamistes (Ennahdha et El Karama) et le Parti Destourien Libre (PDL) représenté par Abir
Moussi.
idéologique avec des positions assez démarquées (C’est le cas du PDL, assumant une certaine
nostalgie du RCD et le parti El Karama qui lutte contre la francophilie bien que représenté par
deux députés en France : Omar Ghribi, élu dans la première circonscription de la France et
Zied Hechmi, élu dans la deuxième circonscription de France.
Devant de tel paradoxe, nous supposons que le choix du territoire électoral serait purement
stratégique, c’est-à-dire orienté vers un objectif de « comptes électoraux » (M.Offerle, 1988,
pp. 5-21) .
Relativement à nos travaux de 2018 sur la construction du transnationalisme (I.Fadhloun ;
2018.p.166-173), nous supposons qu’il est question
ici, d’externalisation politique
représentée par ces deux députés et non d’un transnationalisme politique permettant d’une
part, le maintien d’une connexion entre les deux lieux (le pays d’accueil et le pays d’origine)
et, d’autre part, la préservation des capitaux sociaux dont la défense des intérêts de
binationaux et d’expatriés tunisiens.
Face aux tensions de part et d’autre, certains acteurs politiques cherchent le repli vers le passé
avec une forte nostalgie. Un proverbe africain dit que « lorsqu’on a perdu son chemin, il faut
revenir au point de départ ». C’est sans doute ce qui pourrait expliquer le recours aux valeurs
nationalistes ou conservatistes. Par ce cheminement, ces acteurs peuvent légitimer des
programmes politiques reposant sur une continuité sociohistorique et défendre une idéologie
basée sur une fondation reconnue (culturelle, identitaire, religieuse etc). C’est le cas du PDL,
d’El Karama, ou encore d’Ennahdha. D’autres vont au contraire chercher à déconstruire pour
bâtir une idéologie nouvelle proche des aspirations socioéconomiques du peuple et ouverte
sur le monde. La multi fragmentation de trajectoires et de discours renforce l’idée d’une
hybridation politique, en écho à une citoyenneté tunisienne hybride.
Dès lors, les méthodes de rapprochement vers l’électeur sont différentes, parfois même
surprenantes. Cela s’est retrouvé par exemple dans la campagne du président élu, ayant
compris le peuple dans sa recherche de contenant (la proximité, les jeunes, la modestie, , le
dialogue, l’empathie, les objectifs de la révolution ..), sans certitude pourtant, de pouvoir
proposer le contenu (un programme clair pouvant solutionner la crise économique et
permettre une importante employabilité des jeunes et des classes sociales à faibles revenus).
C’est également le cas de la représentante du parti Aïch Tounsi, financé par Olfa Terras qui a
présenté une méthode nouvelle d’investigation et de recherche de solutions par des enquêtes
de terrain de grandes envergures au cœur de la population tunisienne. Nous évoquerons de
surcroît, la méthode utilisée par Nabil Karoui, qui a bâti sa notoriété politique sur un
fonctionnement nouveau reposant sur le terrain, l’action et la solidarité médiatisée.
Sous la pression du peuple tunisien désabusé du politique et sous la pression imposée par le
contexte démocratique et notamment les bailleurs de fonds internationaux, la contrainte est
de répondre à une demande démocratique qui impose « un pluralisme par défaut »
(Neffisa.S,2009). Dans la continuité de notre raisonnement, la bipolarisation politique sur un
mode strictement binaire, partis islamistes vs partis démocrates, perd toute sa pertinence au
regard des attentes du peuple en quête de bouleversement, de nouveauté, d’audace, de
transparence, d’honnêteté et de réforme.
La typologie des formes de l’action collective selon les analyses de S. TARROW et C. TILLY
(2008) a renforcé notre idée de processus d’hybridation citoyenne en Tunisie. Dans son
ouvrage « La France conteste, de 1600 à nos jours », C. TILLY (1986) affirme que « Toute
population a un répertoire limité d’actions collectives, c'est-à-dire de moyens d'agir en
commun sur la base d'intérêts partagés ».(C. Tilly, 1986, 137-138) Le répertoire d'action
collective des électeurs tunisiens correspondrait à un ensemble d’actions, considérées
légitimes par les acteurs des mouvements sociaux, pour porter leurs voix sur une
problématique sociale, culturelle et économique et qui serait destinée à son tour (la voix) à
être restituée dans les urnes.
Depuis le bouleversement social de 2011, le peuple tunisien a construit son propre répertoire
d’actions collectives : les sit-in au bardo, les manifestations, les rencontres associatives,
syndicales, les contestations dans la rue et notamment les TIC. Hatem M’rad souligne qu’on
trouve « dans Facebook un espace propice à la promotion de leurs causes, la légitimation de
leurs actions et la reconnaissance de leur existence. » (M’RAD H. 2016.p.15).
Notre observation de terrain, nous a permis de constater que ces formes d’actions sont
amenées à évoluer bien que les pratiques demeurent majoritairement les mêmes. Même si
l’espace numérique a joué un rôle d’espace public de contestation où se confrontent citoyens
et acteurs politiques, les outils techniques utilisés sont communs et les formes d’expression
et de protestations possèdent des caractéristiques similaires à celles que l’on retrouve chez
les acteurs politiques. Pourtant, malgré la proximité entre individu ou groupe que permet
l’utilisation des TIC, malgré les témoignages en présentiel ou sur le net, malgré les dialogues
ou tentatives de dialogue avec les élus, le fossé entre citoyens et acteurs politiques n’a fait
que s’accentuer.
On peut comprendre par-là, pourquoi le peuple tunisien, malgré ses actions collectives et
individuelles n’a pu trouver pleinement satisfaction à ses demandes. C’est que, les
mouvements sociaux qui « obtiennent le plus souvent satisfaction sont les groupes qui savent
produire le multiple le plus élevé de trois facteurs : le nombre des participants, la volonté d'agir,
la netteté du programme mobilisateur » (C. Tilly, 1984.p.95). Dans cet ordre d’idées, il est
possible que ces formes d’hybridation citoyenne soient à l’origine du processus d’hybridation
des partis politiques tunisiens, poussés vers un systémisme imposé par le bas.
Dés lors, c’est une nouvelle lutte qui remet en question la bipolarisation opposant courant
islamiste et courant démocrate progressiste. Il n’est plus question de confrontation entre
courants strictement idéologiques mais de relever concrètement le défi social et économique
à l’origine des premiers bouleversements par une transformation du rapport à la gouvernance
avec pour objectif la sortie de crise sociale et la reconnexion avec le citoyen. L’hybridation
politique se manifeste principalement auprès des courants réactionnaires, libéraux et socio-
démocrates progressistes sans exclusion du conflit de sécularisation ou d’islamisation.
3. Les tigres en papier8 contre les « hétérodoxes9 libéraux »
Pour reprendre l’expression de Mao TSE TOUNG10, les réactionnaires sont des tigres en papier,
qui ont constamment recourt au passé pour revenir à un état politique révolu. Dans le
contexte de la Révolution française, le terme désigne, au début du Directoire, en 1795, les
royalistes qui considèrent les institutions monarchiques supérieures à celles produites par la
Révolution et contestent du même coup le régime républicain. Les réactionnaires désignaient
8 Expression de Mao Tsé Toung pour parler des réactionnaires
9 Selon l’expression de Menéndez y Pelayo pour évoquer les personnes du progrès, reprise dans l’analyse
d’Edouardo DE FARIA
10 Discours de Mao Tsé-toung (Shaoshan, Hunan, 1893-Pékin 1976)
les contre-révolutionnaires, placés à droite et même à l’extrême–droite pour les opposer
idéologiquement à une gauche qui incarne l’idée de progrès. La droite étant conservatrice et
le réactionnaire défend le retour en arrière. C’est un peu le cas de certains courants de types
nationalistes arabes, nostalgiques du bourguibisme, du RCD comme le PDL ou l’idéologie
politique prônant un islamisme dominant sans influence de l’occident comme le parti El
Karama ou encore Ennahdha dit « la renaissance ». Toutes ces idéologies ont pour volonté de
retrouver une situation sécurisée et sécurisante sur le plan des valeurs, y compris les partis
islamistes qui imposent de surcroît une idéologie religieuse reposant, entre autres, sur les
mêmes idées de retour aux sources et aux fondations reconnues.
En revanche, les esprits progressistes et libéraux plus indépendants et individualistes,
représentent les acteurs du progrès, de la réforme et du changement, ce qui pourrait à bien
des égards, répondre aux exigences sociales et économiques d’une grande partie de
l’électorat tunisien.
Le progressisme est une tendance politique favorable aux réformes sociales et économiques,
en opposition au conservatisme que l’on pourrait retrouver chez certains courants
réactionnaires. Les esprits progressistes et libéraux ont toujours été présents en Tunisie même
aux périodes les plus sombres de l’histoire du pays. En revanche, étant un courant
d’opposition sous l’ère bénalienne, un grand nombre d’entre eux a été contraint à l’exil, le
courant idéologique a souffert de cette mise à distance avec les tunisiens du pays. Sa
déterritorialisation a affaibli son champ d’extension national. De plus, le courant progressiste
n’a pu s’ériger en force à l’extérieur du pays au même titre que les islamistes, très soutenus
par les transnationaux.
Pour le réactionnaire, il n’est plus seulement questions d’idéologie, mais de retour aux
sources, à des fondamentaux conciliants et consolateurs. Le réactionnaire cherche l’assurance
tandis que le progressiste prend des risques et propose un ailleurs, chez soi, avec le défi de le
rendre meilleur.
Sans intention de défendre une analyse réductrice et strictement binaire, la tendance
politique tunisienne, pendant la période électorale de 2019, semble proposer deux
représentations et deux orientations qui n’excluent pas l’imbrication d’un schisme présent
entre les théocrates et les démocrates progressistes.
Seulement, nous pensons que la nouvelle bipolarisation est de type macrosociologique. Le
panarabisme et le nationalisme tunisien ne représentent pas forcément les formations
politiques islamistes mais elles peuvent intégrer voire agréger l’islam comme élément
déterminant de l’identité tunisienne, tel qu’il est stipulé dans l’article 1 de la constitution
tunisienne11.
Parallèlement et contrairement à des représentations figées, les partis progressistes tunisiens,
qui défendent un État séculier, ne se définissent pas comme les messagers d’un projet laïc.
D’ailleurs, l’enracinement arabo-musulman est souvent présent dans les programmes de
partis progressistes. De plus, une grande majorité d’entre eux souhaite conserver l’article
premier de la Constitution.
Reliés au nouveau contexte avec l’entrée de nouveaux acteurs, ces constats renforcent bien
l’idée d’un nouveau schisme sorti du référent strictement religieux ou séculier.
Les forces politiques sont multiples et variées, mais elles ne réduisent pas forcément leurs
divergences au référent religieux. Les problématiques sont aujourd’hui plus larges et les
affrontements se font sur d’autres registres et pour des raisons parfois individualistes.
La structure des espaces politiques tunisiens en période électorale devient « multi-
organisationnelle et partiellement autonome » (AYARI.M.B. ; 2009). Dans le prolongement de
notre analyse, il est possible de constater certaines pratiques politiques hybrides pour pallier
les continuels déceptions et insatisfaction depuis la révolution de 2011.
Ces pratiques politiques se retrouvent sous diverses formes à l’instar du clientélisme, du
populisme, de l’empathie surmédiatisée de dirigeants par une prise de position à l’égard d’un
fait divers sur les réseaux sociaux etc…
Dans son ouvrage « Histoire de la révolution », Léon TROTSKY (1919) présente une situation
qui décrit parfaitement la force de la société civile qu’il définit par « masse » :
"D'ordinaire, l'Etat monarchique ou démocratique, domine la nation ; l'histoire est faite par
des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes.
Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-
11 Article 1 - La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, l'Islam est sa religion, l'arabe sa langue et la
République son régime.
ci brisent les palissades qui les séparent de l'arène politique, renversent leurs représentants,
et, en intervenant ainsi, créent une position de départ d'un nouveau régime".(L. Trotsky.
1919.p. 45-52)
Il rajoute également que "dans une société prise de révolution" les classes s'affrontent et "en
un bref laps de temps, jettent à bas des institutions séculaires, en crée de nouvelles et les
renversent encore". Cette dynamique reflète précisément l’effet cyclique des crises et du
« dégagisme » depuis 2011.
En outre, les périodes électorales permettent l’intentionnalité de l’action mise en discours
(KRIEG PLANQUE. A, 2006). Cela favorise la préparation à la sortie de crise en permettant aux
électeurs de porter leurs espoirs sur les nouveaux acteurs politiques. Qu’ils soient
réactionnaires ou progressistes, c’est l’adéquation entre l’intentionnalité de l’action mise en
discours et la popularité des candidats qui va primer. (Qui sont-ils ? d’où viennent-ils ? qu’ont-
t-ils fait ? que proposent-t-ils ?)
TROTSKY rappelle certaines analogies avec d’autres sociétés en crise qui "considère les
institutions qui la surplombent comme une chose à jamais établis", comme c’est le cas chez
certains courants réactionnaires tunisiens accrochés aux fondamentaux institutionnels.
Il rappelle également que le conservatisme est en chacun de nous, néanmoins, c’est par des
"circonstances indépendantes de la volonté des individus ou des partis" que des résistants
progressistes cherchent à se libérer "des gênes conservateurs" qu’ils renferment en eux.
L’hybridation politique que nous décrivons dans ce contexte électoral serait la résultante
d’une pluralité d’actions évolutives de citoyens qui serait de plus en plus affirmées, assumées,
parfois même radicalisées. L’hybridation politique est donc l’effet de cette boucle de
rétroaction.
Ces passages de l’ouvrage de Léon TROTSKY sont criants de vérités et indéniablement
analogiques avec le contexte politique tunisien. C’est à partir d’une certaine lassitude à l’égard
des partis au pouvoir que la masse d’électeurs tunisiens s’est affirmée en assumant la
responsabilité de l’instigation politique. Le candidat est avant tout un citoyen à forte capacité
d’influence et à bonne qualité du discours.
ROCARD explique les conditions d’une bonne existence en politique : « Il est dès lors évident
que quiconque souhaite exister en politique doit remplir deux conditions initiales : être capable
de déployer de l’instigation, c’est-à-dire de faire agir autrui, et voir cette capacité reconnue
par des tiers ». (ROCARD.M ; 2006,p.59-70).
Il existe un lien très étroit entre le passage du citoyen au candidat politique. Comme présenté
par ROCARD, c’est une adéquation entre capacité d’influence, et notoriété suffisante pour
obtenir la confiance et la crédibilité de l’électorat. En ce qui concerne notre étude, il
semblerait que cette liminalité, c’est-à-dire le passage d’un état de citoyen à celui de candidat
se produise sous le mode de l’hybridation politique qui prend elle-même sa source dans
l’hybridation citoyenne.
En des termes plus simples, nous pensons que si les interactions entre acteurs politiques
changent et évoluent vers des profils atypiques (Kais Saied), des situations inédites (Nabil
Karoui) et des discours radicaux (Abir Moussi), c’est que ces interactions sont contaminées par
les interactions citoyennes. Ces évolutions sont également subies par la société civile, sans
doute même imposées. C’est le miroir de la société civile que nous confrontons dans les urnes.
Les acteurs politiques sont sortis du groupe social pour s’ériger en force politique et attendre
le résultat des voix électorales. S’il est bien question d’hybridation politique, c’est qu’il est
bien question de pluralisme identitaire et de citoyenneté hybride.
De surcroît, l’incapacité des fractions de la classe dirigeante à trouver un terrain de compromis
en période de crise renforce certaines radicalités dans les positions et les attitudes à l’instar
de nombreuses mises en scène médiaticopolitiques.
Le taux d’abstention aux législatives à plus de 59% démontre une impossibilité de la part du
citoyen tunisien de maintenir une certaine fidélisation politique sur le long terme. LENINE
présentait le processus révolutionnaire comme la période où "ceux d'en haut ne peuvent plus
gouverner comme avant et ceux d'en bas ne veulent être commandés comme avant". Une
situation très éloquente en Tunisie. En effet, Kais Saïed a remporté l’élection présidentielle
de 2019 avec 72,71% des voix, soit 2 777 981 électeurs sur 3 892 095 de votants. Plus
globalement, l’électeur tunisien à donné sa voix à un acteur politique hybride et non
représentatif des profils types de dirigeants.
Or, si le schisme est persistant sous d’autres formes et par d’autres acteurs, c’est bien la vision
réductrice offerte par les médias et agrégée par le citoyen qui en donne les signes certains.
On pense que cette crise prend départ dans l’opposition consentie entre acteurs islamistes,
conservateurs et acteurs modernistes, libéraux, progressistes.
Les mots, les slogans, les réactions d’internautes et les affrontements sur le net, tous ces
éléments tendent à montrer une vision réductrice et politisée du contexte de crise après une
révolution toujours en transition démocratique.
Certes les allégeances sont factuelles mais ne détermine nullement les causes profondes qui
affectent l’ensemble de la Tunisie. Yazid Debbich (2012) souligne dans ses travaux que « les
progressistes, bien que piégés par le calendrier électoral, sont loin de la caricature qu’on en
fait. Mais cela vaut aussi bien pour les islamistes tunisiens. » (Y.Debbich,2012 p.427-443)
La scène tunisienne est désormais riche en acteurs de tout bord potentiellement légitimes
mais aussi potentiellement dangereux qu’ils proviennent d’une mouvance de gauche comme
de droite. Le parti extrémiste El Karama, par exemple, partisan d’une lecture beaucoup plus
littéraliste et rigoriste du religieux, francophobe et ultra nationaliste devient la nouvelle cible
d’attaque. De même, sur un tout autre registre, le parti destourien libre (PDL), représenté par
Abir Moussi, incarne une idéologie tendancieuse de type bourguibiste, séculière et
conservatrice. Ces deux nouveaux arrivants ont réussi leur entrée dans l’arène électorale avec
17 sièges pour le PDL et 21 pour El Karama. La proximité des résultats aux législatives
démontrent un intérêt pour l’électeur tunisien dans la recherche de parlementaires à fort
caractère et aux idées assumés.
Ce nouveau paysage avec l’entrée de nouveaux acteurs politiques déplace la conflictualité
initiale entre courants idéologiques vers d’autres formes de conflictualité, sans exclusion de
la première.
Sans doute est-ce un endurcissement inconsciemment imposé par le « dégagisme » des
électeurs tunisiens que
les orateurs, représentants de ces partis assument avec
professionnalisme, sans pour autant proposer de solutions aux problèmes de la crise sociale
et économique du pays. Pourtant, les votants ont manifesté leur soutien et espoir en ces
incarnations du nouveau politique tunisien. Finalement, l’observation de ces profils de votants
« hybrides », surtout la catégorie « jeunes électeurs », pourrait compléter notre analyse pour
une meilleur compréhension du phénomène.
4. Le vote hybride des jeunes tunisiens et les insuffisances techno déterministes
Le déterminisme technologique est un courant de pensée par lequel on suppose que le
changement technique est un facteur indépendant de la société. Certains pionniers de ce
courant de pensée tels que Karl MARX, André LEROI-GOURHAN, ou Merritt ROE SMITH
soutiennent l’idée que la société est façonnée par le changement technique. Nous partons de
l’hypothèse selon laquelle les changements techniques opérés en Tunisie sont à l’origine des
changements sociaux.
Relié à notre objet d’étude, les TIC ont permis l’émancipation politique et citoyenne d’une
importante frange de la société tunisienne, y compris les jeunes, qui ont pu être révélé grâce
à l’outil technologique sur le plan international. L’utilisation de ces dispositifs modernes dans
un contexte électoral tunisien seraient porteurs de message tantôt réactionnaire, tantôt
progressistes. Non seulement les TIC ont joué un rôle prépondérant dans les actions
collectives et les mouvements sociaux lors du bouleversement social de 2011 mais bien plus,
ils ont participé directement au façonnement du paysage politique tunisien. Ceci a permis à
chaque citoyen, candidat, électeur de prendre part à la transition démocratique par une
participation à distance, aussi bien pour les transnationaux que les nationaux.
Partant de l’idée que les jeunes ont joué également un grand rôle dans la révolution de 2011,
il va sans dire que cette catégorie d’électeurs apparait comme l’acteur au centre de ce
déterministe technologique. La technique est devenue un outil déterminant dans le processus
transitionnel tunisien, mais les jeunes sont également capables de s’en détacher pour aller
vers d’autres outils et d’autres méthodes politiques jugées révolutionnaires en période
électorale.
En effet, la crise des jeunes tunisiens vis-à-vis de la politique tient d’une volonté de subversion
du fait d’une révulsion et d’une crise de confiance majeure avec la gouvernance et ses acteurs.
Depuis le commencement des crises sociales, les jeunes acteurs de la révolution ont choisi
délibérément des orientations et des choix subversifs. On a longtemps pensé que ces
orientations étaient avant tout générationnelles et que les outils technique et technologiques
utilisés répondaient justement à ce mécanisme de citoyenneté nouvelle génération (I.
Fadhloun, 2018) dans l’espace dit « postmoderne » (blogs, facebook, twitter, youtube etc..).
D’ailleurs, c’est par l’utilisation de ces outils qu’ils ont pu gagner en force, en crédibilité en
dénonçant le système qui les a laissés pour compte.
Or, la période électorale de 2019 démontrera que ce n’est pas une question de déterminisme
technique, ni affaire de schisme religieux vs séculier, ni affaire de génération, mais de
mécanisme politique associant connaissance du système, force d’instigation et force de
subversion. Pour le sociologue Mohamed JOUILI, « les jeunes bricolent entre ces éléments,
modernités, traditions, il n'y a plus ce clivage »12. Ce n’est plus une question de
représentativité générationnelle pour les jeunes électeurs tunisiens, mais une question de
représentativité des mécanismes de la pensée des jeunes et de la révolution.
Neuf jeunes sur dix ont voté pour le nouveau président, Kais Saïed13. C’est le signe d’une
certaine reprise de contrôle des jeunes « à qui on aurait volé la révolution ». Cette catégorie
d’électeur n’a pas forcément besoin de revenir au conservatisme et à la rigidité politique. Les
jeunes ont compris que parmi le panel de candidats de courants et d’acteurs, Kais Saïed a su
rassurer par un discours unifiant et par un mécanisme politique ciblé vers la masse et
particulièrement vers les jeunes et la société « d’en bas ». Sa stratégie politique a été
optimale : l’instigation, une entrée en politique nouvelle, le soutien à la révolution et aux
jeunes depuis 2011, un discours tourné exclusivement vers l’intérêt du peuple, une proximité
de terrain, une absence de dossier de corruption etc… C’est sans doute l’approche nouvelle
de la politique développée par Kaïs Saïed qui a séduit une importante catégorie de jeunes.
Comme nous l’avons évoqué au début de notre article, c’est le mécanisme de travail politique
en période électorale qui prévaut les résultats, malgré ses positions conservatrices assez
controversées.
En effet, la stratégie utilisée pour la campagne électorale de Kais Saïed est restée dans
l’alignement des modes d’actions et de gestion de la société civile : Le candidat a opté
d’emblée pour une campagne locale, associative. Dès 2013 et 2014, Kaïs Saïed a commencé à
se rendre dans des clubs, les débats citoyens, les petits rassemblements de jeunes avec une
écoute attentive des doléances. Le techno déterminisme n’avait plus autant d’importance
dans cette configuration adoptée par les jeunes. Kais Saïed, aidé des jeunes tunisiens, s’est
12 https://www.africaradio.com/news/tunisie-kais-saied-un-president-elu-par-les-jeunes-158342
13 L’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) a confirmé lundi 14 octobre la victoire avec
72,71 % des voix du nouveau président Kais Saïed, contre 27,29 % pour l’homme d’affaires Nabil Karoui.
démarqué des autres candidats par une campagne électorale avec faibles ressources
matérielles, et d’un discours qui a répondu à la jeunesse et sans dépendance de l’outil
technique, notamment les TIC. Il a d’ailleurs beaucoup marché, sillonné le pays, entendu les
citoyens, un travail de terrain méticuleux, sans attaque auprès des adversaires, sans
surmédiatisation de son travail, une campagne en somme révolutionnaire de simplicité et
d’authenticité, tout ce que recherchent les jeunes depuis bien avant 2011.
Lors du débat télévisé qui l’a opposé à Nabil Karoui, Kais Saïed prouvera son authenticité vis-
à-vis des jeunes « Je ne fais pas de promesses, c’est aux jeunes de formuler leurs attentes et ils
savent ce qu’ils veulent. Et c’est à nous de formuler politiquement et juridiquement ce que les
jeunes demandent. ». Par ce discours, Kais Saïed envoi un second message aux acteurs du
politique. C’est une manière d’afficher son décalage avec les autres candidats usant de
mécanismes traditionnels, mais c’est aussi une façon de chercher à subvertir l’ensemble du
système qui légitimera et validera officiellement sa victoire. C’est bien cet aspect paradoxal
du personnage qui nous semble pour l’heure encore difficile à analyser.
Le nouveau président a une approche paradoxale et c’est justement ce qui peut fonctionner
avec les jeunes électeurs. Car même si son projet est révolutionnaire, Kaïs Saïed est attaché à
préserver les institutions. Il prétend proposer des moyens légaux de pression sur les
institutions à partir d’un travail collectif. Une manière de réécrire le rapport au politique,
d’inventer de nouvelles pratiques citoyennes, qui permettrait une réconciliation avec les
institutions.
En conséquence, la jeunesse tunisienne a démontré par son soutien à Kais Saïed, qu’elle est
capable de suivre un meneur en participant avec sérieux à une campagne politique sans
populisme ou système de perversion politique. Dès lors, ils ont saisi l’opportunité d’être objet
d’instigation et ont mis leurs répertoires d’action collectives à la disposition d’un acteur
politique. L’hybridation politique est encore plus forte dans ce cas de figure car elle est non
seulement éloquente mais, bien plus, elle réagit comme la fusion des deux formes
d’hybridation, celle du politique et celle d’une catégorie importante de citoyens.
Même si son projet de démocratie participative nécessite le soutien des deux tiers de
l’Assemblée pour pouvoir réformer la Constitution, il a réussi, malgré le décalage
générationnel à réconcilier une bonne catégorie de tunisiens et notamment les jeunes, avec
la politique et le rapport à la gouvernance. La jeunesse tunisienne avait pris ses distances avec
la politique depuis 2013, depuis l’assassinat de Chokri Belaid, de l’échec de la gouvernance de
la Troïka et de l’absence de dialogue et de proximité avec les parlementaires. La
décentralisation, la percée des listes indépendantes, notamment aux élections municipales en
2018 avec 32, 3% des suffrages, et
l’intégration des jeunes au sein d’association
indépendantes démontrent bien la distanciation assumée de cette catégorie électorale vis à
vis des groupes politiques traditionnels. Seul un mécanisme révolutionnaire en campagne
électorale pouvait trouver répondants parmi les jeunes électeurs.
Conclusion
Aux vues de notre étude relative aux nouvelles forces politiques tunisiennes apparues pour la
période électorale de 2019, nous constatons une profonde transformation des adhésions
politiques à l’échelle nationale tant au niveau citoyen qu’au niveau des acteurs politiques. Ces
transformations s’opèrent sous l’effet d’un double bind produit par les fragmentations de
partis et
la démultiplication de
listes et d’acteurs
indépendants qui présagent un
affaiblissement des forces politiques et un rapport fragmenté avec la « masse ». Ce n’est plus
la grande force du groupe politique qui s’engage à défendre l’intérêt du peuple mais de petits
groupes et des acteurs indépendants de part et d’autre qui occupent progressivement la scène
politique tunisienne. C’est cette transformation politique que nous qualifions d’hybride et qui
trouve son intersectionnalité dans l’hybridation de la citoyenneté en Tunisie.
Parmi les contraintes, c’est également la marginalisation d’un président de la république qui
certes a réveillé la citoyenneté somnolente d’une importante partie des jeunes électeurs
entrés dans un processus de politisation nouveau. Mais, il convient de dire que la trajectoire
empreintée est signalée par une absence de visibilité du futur. Cela tient d’abord aux
ambitions révolutionnaires du président élu de réformer la constitution, ce qui nécessitera le
soutien d’au moins deux tiers de l’Assemblée, un défi encore utopique. C’est également le
manque de solution alternative et la confrontation avec d’autres partis au pouvoir qui risquent
d’alourdir une situation politique déjà bien fragilisée. Kaïs Saïed incarne les espoirs déçus de
2011, en portant la voix des marginaux et en voulant rétablir la dignité et combattre les
inégalités régionales. Il a bâti sa campagne sur un objectif légitime et incontestable. Une sorte
de revanche permettant de répondre aux doléances des tunisiens ayant participé activement
aux bouleversements sociaux de 2011.
Parallèlement, l’apparition de nouveaux courants et acteurs traduit un mouvement de
recomposition du paysage politique déplaçant le schisme Islamistes vs Démocrates vers
d’autres formes d’oppositions de type Réactionnaires vs Démocrates Progressistes Libéraux.
Les réactionnaires intègrent de surcroît un ensemble d’acteurs opposés entre eux tels que les
rcdistes et les islamistes. Ce déplacement s’établit indépendamment des objectifs de la
révolution, fondamentaux pour les jeunes et que seul le président élu a pris au sérieux dans
son rôle joué durant sa campagne électorale.
En revanche, la montée en force des réactionnaires incarne la droite et l’extrême droite sur la
base idéologique du nationalisme arabe, espérant ressusciter le passé qu’il soit bourguibiste,
rcdiste (PDL) ou encore islamiste, car il est bien question de renaissance (Ennahdha).
La nouveauté de ce paysage politique réside dans l’apparition de ce qui peut sembler une
incohérence avec les objectifs initiaux de la révolution. Cela n’empêche que ces courants ont
séduit l’électorat tunisien qui leur ont accordé le droit de siéger en grand nombre à l’ARP.
C’est dire le soutien d’une importante frange de l’électorat tunisien, y compris les
transnationaux pour le PDL, El Karama ou encore Ennahdha.
L’hybridation des dynamiques par la fragmentation et l’apparition de nouveaux courants est
bien citoyenne avant d’être politique. Loin d’offrir des perspectives réellement constructives
et l’espoir d’une efficacité, ces nouveaux courants seraient dans le déni des réalités et
l’immobilisme quand tout se transforme à vitesse accélérée. Aujourd’hui, si l’on peut parler
de schisme en Tunisie, c’est bien la confrontation de deux types d’acteurs : ceux qui seraient
opposés au changement, les partisans de la restauration, et ceux qui souhaitent déconstruire
pour refonder, les partisans de la révolution. L’ensemble participant de l’hybridation politique.
Quel que soit le bilan que l’on fait de la situation politique actuelle et malgré les épisodes de
tensions et de surprise, force est de constater que ces élections tunisiennes ont produit deux
acquis fondamentaux : le retour en force des jeunes et la persistance d’une importante frange
de la société tunisienne à vouloir préserver les acquis de la révolution.
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