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É T U DE
DÉMOCR AT I E E T DRO I T S DE L’HOMM E
LES JEUNES
EN TUNISIE
Étude sur la Jeunesse au Moyen-Orient
et en Afrique du Nord : analyse des résultats
Les données de cette enquête
sur les jeunes en Tunisie
montrent à quel point la paren-
thèse engagée avec la Révolu-
tion est désormais définitive-
ment close et soulignent l’am-
pleur du désenchantement po-
litique qu’elle a pu engendrer.
Les jeunes tunisien.nes sont
nombreux/euses à exprimer
leurs inquiétudes quant à la dé-
gradation de la situation poli-
tique, à la mauvaise gestion des
institutions publiques et à la
difficulté croissante de la situa-
tion économique de leurs fa-
milles.
Leurs réponses expriment une
insistance sur la quête du salut
personnel qui se traduit par la
valorisation de la réussite éco-
nomique personnelle et un re-
pli sur les liens primaires et l’ins-
titution familiale
Imed MellitiMars 2023

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LES JEUNES EN TUNISIE
Étude sur la Jeunesse au Moyen-Orient et en Afrique du Nord :
analyse des résultats
Les données de cette enquête sur les
jeunes en Tunisie montrent à quel point
la parenthèse engagée avec la Révo-
lution est désormais définitivement
close et soulignent l’ampleur du dé-
senchantement politique qu’elle a pu
engendrer. Non seulement les diverses
pratiques et formes de participation
associées à la sphère politique instituée
n’ont aucun intérêt pour les jeunes,
mais il apparaît que d’autres formes
d’actions collectives protestataires ou
non sont aujourd’hui, à leur tour, reje-
tées et dénuées de toute utilité à leurs
yeux.
Ce sont les institutions officielles, la
démocratie comme mode de gouver-
nement et les formes de participation
qu’elle privilégie qui en pâtissent. Un
tel retrait des lieux de l’action collec-
tive a pour pendant une insistance
sur la quête du salut personnel. Cette
quête se traduit par la valorisation de
la réussite économique personnelle
ainsi qu’un repli sur les liens primaires et
l’institution familiale, bien que celle-ci
n’ait pas été complètement à l’abri des
effets d’un processus d’individualisa-
tion en marche depuis des décennies et
qui continue de progresser.
Si les données montrent que les jeunes
tunisien.nes sont dans l’ensemble op-
timistes et cèdent difficilement aux
sentiments de frustration et au défai-
tisme, il n’en reste pas moins qu’ils/elles
sont nombreux/euses à exprimer leurs
inquiétudes quant à la dégradation
de la situation politique, à la mauvaise
gestion des institutions publiques et à
la difficulté croissante de la situation
économique de leurs familles. Bien
qu’ils/elles restent confiant.es, ils/elles
sont surtout très nombreux/euses à
exprimer le désir de quitter le pays, en
pensant probablement que leur salut et
leur réussite en dépendent.
Pour plus d'informations:
https://mena.fes.de/fr/projets/etude-jeunesse
https://tunisia.fes.de
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FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES JEUNES EN TUNISIE
DÉMOCR AT I E E T DRO I T S DE L’HOMM E
LES JEUNES
EN TUNISIE
Étude sur la Jeunesse au Moyen-Orient
et en Afrique du Nord : analyse des résultats
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TABLE DES MATIÈRES
2
3
Table des matières
1
INTRODUCTION
2
2.1
2.2
3
4
5
6
MÉTHODOLOGIE
Échantillonnage et collecte des données ................................................. 3
Caractéristiques des répondant.es ............................................................ 3
LES JEUNES, LA POLITIQUE ET LES INSTITUTIONS
5
PERCEPTION DE LA SITUATION ÉCONOMIQUE,
EMPLOI ET RAPPORT AU TRAVAIL

14
PROJETS PERSONNELS ET PERSPECTIVES D’AVENIR 23
CONCLUSION
29
Bibliographie ........................................................................................... 30
Liste des figures......................................................................................... 31
1


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Dans le contexte critique que traverse aujourd’hui la Tunisie,
il est plus qu’important de sonder les jeunes afin de cerner
ce que leur expérience nous dit de la société tunisienne dans
son ensemble et de comprendre les attentes qui les animent
de même que la manière dont ils se projettent et appré-
hendent l’avenir. Il est aussi important de les interroger pour
savoir s’il reste encore quelque chose de l’élan sociétal et des
espoirs que la Révolution a fait naître. Les jeunes croient-ils
d’une manière ou d’une autre à la vertu des institutions dé-
mocratiques et voient-ils dans le modèle incarné par celles-ci
un idéal politique à réaliser ? Pensent-ils avoir un rôle à jouer
en la matière ? Croient-ils plus généralement que l’action
politique et l’engagement civique constituent un moyen de
construire un avenir collectif meilleur ? Sinon, quelles sont
les voies de réussite et d’accomplissement personnels qu’ils
envisagent ?
1
INTRODUCTION
La Tunisie qui a ouvert le cycle des transformations poli-
tiques dans la région, appelé «Printemps arabe», semble
être sur le point de le clore. Plus de dix années se sont
écoulées après la Révolution de 2011, apportant leur lot
d’espoirs déçus, d’ajustements politiques laborieux et de
conflits interminables. Les jeunes qui étaient aux premières
loges des mobilisations ayant conduit à la chute du régime
autoritaire de Ben Ali ont le sentiment que la Révolution n’a
pas permis de mettre le pays sur la voix d’une véritable dé-
mocratie capable de générer plus de prospérité et de bien-
être pour tous. Au contraire, ils n’ont pu découvrir que le
visage hideux du pathos démocratique : luttes politiques et
idéologiques acharnées, désarticulation des institutions de
l’État induisant une forte érosion de son autorité, chaos so-
cial, corruption endémique, ingouvernabilité et populisme.
Les échecs des gouvernements qui se sont succédé au
pouvoir depuis 2011 sont venus renforcer le désenchante-
ment des jeunes quant aux promesses du moment révolu-
tionnaire, mais aussi surtout accentuer les difficultés qu’ils
rencontrent dans la construction de leurs projets de vie. Si la
pandémie de la Covid-19 n’a en rien arrangé la situation du
pays, ce sont les défaillances et l’incompétence d’une classe
politique complètement renouvelée qui expliquent dans une
large mesure la débâcle économique observée. Son impact
se ressent dans la vie quotidienne de tout un chacun : ra-
réfaction de l’emploi, précarisation des conditions de vie,
problèmes d’approvisionnement des produits de base, pour
ne citer que quelques exemples. Aussi, au-delà de ses ré-
percussions strictement économiques, la gestion politique
hasardeuse de la décennie écoulée met-elle à rude épreuve
la confiance dans l’ensemble des institutions de l’État. Elle
entame sa légitimité et le rôle d’arbitrage dans la définition
du bien commun dont il pourrait se prévaloir et érode da-
vantage la confiance dans les élites politiques et dans les
fonctions de représentation qu’elles prétendent jouer.
2
FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES JEUNES EN TUNISIE
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MÉTHODOLOGIE
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MÉTHODOLOGIE
La Fondation Friedrich Ebert (FES) considère la jeunesse
comme un facteur décisif pour le développement démo-
cratique dans la région MENA et souhaite renforcer leur
potentiel pour initier des changements dans le monde de
la politique et dans l’ensemble de la société. Sur la base
des résultats d’une enquête à long terme, lancée en 2016,
la FES cherche à encourager l’engagement en faveur des
jeunes dans la région MENA.
En 2021, la FES a lancé sa deuxième enquête représentative
à grande échelle en Algérie, en Égypte, en Irak, en Jordanie,
au Liban, en Libye, au Maroc, en Palestine, au Soudan, ainsi
que parmi des réfugié.es syrien.nes au Liban, en Tunisie et
au Yémen. Avec ses 1000 questionnaires approfondis par
pays, l’Étude FES MENA sur la jeunesse génère une grande
base de données de réponses à environ 200 questions
concernant le contexte personnel des personnes interrogées
et leurs réponses sur une variété de sujets.
1
2.1 ÉCHANTILLONNAGE ET COLLECTE
DES DONNÉES
Pour des raisons de faisabilité, une méthode d’échantillon-
nage par quotas à l’échelle nationale a été choisie, ciblant
un total de 1 000 questionnaires par pays. Cette taille
d’échantillon est considérée comme suffisante pour géné-
rer une représentation adéquate du groupe cible ainsi que
des sous-groupes sociodémographiques et régionaux (par
exemple selon l’âge, le sexe, le niveau d’éducation).
En Tunisie, le bureau d’études responsable du travail de
terrain et de l’échantillonnage était la société BJKA Consul-
ting à Tunis. Le bureau dispose d’un ensemble de méthodes
établies pour sélectionner les points d’échantillonnage et
identifier les ménages éligibles à l’enquête, dans le but de
rendre le processus de sélection aussi aléatoire que possible.
L’objectif était de garantir, dans la mesure du possible, une
répartition géographique des répondant.es conforme à la
population mère de l’enquête menée dans le pays concerné.
1
Pour plus d’informations sur l’Étude sur la Jeunesse au Moyen-
Orient et en Afrique du Nord de la Fondation Friedrich Ebert :
https://mena.fes.de/fr/projets/étude-jeunesse
Pour chaque zone géographique, la société d’études fournit
une liste de points d’échantillonnage.
La phase de travail sur le terrain s’est déroulée de septembre
à novembre 2021. L’enquête a finalement couvert 1002
Tunsien.nes âgé.es de 16 à 30 ans. Les questionnaires ont
été administrés dans la langue la plus adaptée à l’interlocu-
teur/trice (dialecte arabe local, français). Leur passation a eu
lieu au domicile des répondant.es ou dans des lieux publics
tels que des cafés, des maisons des jeunes, etc. Il était pri-
mordial que les répondant.es se sentent à l’aise, et le lieu de
l’entretien a donc été choisi en conséquence.
Les données recueillies dans le cadre de questionnaires en
face à face ont été stockées dans une base de données ré-
alisée à l’aide de la technologie CAPI (entretien individuel
assisté par ordinateur). Pendant le travail sur le terrain, Kan-
tar Public a procédé à la validation de ces données à l’aide
d’ensembles de données intermédiaires via les syntaxes Ex-
cel et SPSS (programme de logiciel statistique). En parallèle,
Kantar Public et l’Université de Leipzig ont effectué la vérifi-
cation finale et complète des données. Afin de garantir que
la structure finale de l’échantillonnage reflète bien la struc-
ture de la population mère de l’enquête, les différences ont
été éliminées par pondération factorielle. Les données de
l’enquête ont été pondérées pour tous les groupes enquêtés
en ce qui concerne les variables structurelles de l’âge, du
sexe et de la région, sur la base des statistiques disponibles.
2.2 CARACTÉRISTIQUES
DES RÉPONDANT.ES
L’enquête tunisienne dont cette étude se propose de
rendre compte a été réalisée auprès de 487 femmes et 515
hommes. La population enquêtée a été stratifiée selon les
variables indépendantes suivantes : l’âge, le niveau d’ins-
truction, le statut matrimonial, le milieu, le type d’activité et
la situation économique perçue.
Sur les 1002 enquêté.es, 31 pour cent étaient âgé.es entre
16 et 20 ans, 33 pour cent entre 21 et 25 ans et 36 pour
cent entre 26 et 30 ans. 17 pour cent sont issu.es du milieu
rural et 22 pour cent de petites villes, contre 61 pour cent
3

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FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES JEUNES EN TUNISIE
de grandes villes de plus de 100 000 habitants. En ce qui
concerne le niveau d’instruction, huit pour cent avaient un
niveau d’instruction bas (ont fini l’école primaire ou savent
lire et écrire, mais n’ont pas d’éducation formelle) et 51
pour cent un niveau moyen (niveau collège), alors que 40
pour cent avaient un niveau élévé (niveau baccalauréat). Un
peu moins du tiers des enquêtés, soit 30 pour cent, sont en
dehors de tous les circuits de formation et d’emploi, contre
un taux équivalent pour ceux qui travaillent, et 40 pour cent
réparti.es entre école et université. Plus de la moitié des
enquêté.es considèrent que leur situation économique est
bonne et un peu moins de la moitié qu’elle est mauvaise ou
très mauvaise.
Une large majorité des jeunes enquêté.es, soit 85 pour cent,
vivent avec leurs parents au sein du même ménage, le taux
des jeunes vivant seuls étant très bas, à peine trois pour cent
pour les femmes et cinq pour cent pour les hommes. La
taille des ménages au sein desquels vivent ces jeunes est de
4,7 personnes en moyenne, et un peu plus en milieu rural,
soit 5,3. 13 pour cent des jeunes enquêté.es sont chef.fes
du ménage dans lequel ils/elles vivent.
Les données fournies par l’enquête tunisienne couvrent un
spectre assez large d’informations. Leur traitement a été fait
à partir d’une variété d’entrées : les données personnelles,
les données sur le père et la mère, la situation économique
du ménage, la situation économique personnelle du jeune,
ses dépenses, ses activités, sa vie personnelle et ses expé-
riences, sa vision de la société et de l’identité, la communi-
cation, la politique, l’engagement et la Covid-19.
La comparaison avec les résultats de l’enquête de 2016
sont susceptibles, d’une part, de faire ressortir les tendances
lourdes qui ne font que se creuser et s’affirmer au fil des an-
nées et, d’autre part, de révéler les changements et les tour-
nants qui commencent à s’amorcer. Nous mettrons l’accent
dans cette étude sur les données qui portent, en premier
lieu, sur la politique et le rapport à l’Etat et aux institutions.
En deuxième lieu, nous nous concentrerons sur l’évaluation
des jeunes interrogé.es de la situation économique dans le
pays et l’impact de celle-ci sur leur propre situation ainsi que
sur leur rapport au travail et leurs attentes vis-à-vis de la
sphère professionnelle. En troisième lieu enfin, nous nous
intéresserons aux projets des jeunes et à leur vision de l’ave-
nir, deux dimensions intimement liées. Nous verrons que la
migration occupe une place centrale dans la manière dont
les jeunes se projettent.
4
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LES JEUNES, LA POLITIQUE ET LES INSTITUTIONS
3
LES JEUNES, LA POLITIQUE
ET LES INSTITUTIONS
La Révolution de 2011 a fait surgir dans l’espace public et
dans les recherches sociologiques sur la région du Moyen-
Orient et de l’Afrique de Nord le questionnement sur le rôle
joué par les jeunes dans cet événement majeur et, au-delà,
sur leur rapport à la politique et à l’Etat. D’une hypothé-
tique «dépolitisation» des jeunes, les chercheurs ont été
quasiment contraints de revoir leurs schémas d’analyse et
d’interroger sous d’autres angles et à la lumière d’autres hy-
pothèses de travail les formes d’agency politique dont sont
porteurs les jeunes (Chouikha/Gobe, 2011). Deux hypo-
thèses seront particulièrement retenues : celle qui souligne
la place des jeunes dans les formes d’engagement situés en
dehors de la sphère politique instituée et leur engouement
pour l’action protestataire ponctuelle et celle qui repère
l’action des jeunes dans les formes de résistance dites «in-
fra-politiques» (Scott, 2009 ; Bayat, 1997), dont la culture
underground serait l’une des expressions. Les chiffres de la
participation des jeunes tunisien.nes aux différents scrutins
organisés depuis la Révolution valident sur le plan factuel
ces hypothèses.
2
Figure 1
Associations avec le terme «politique»
Lorsque les gens utilisent le mot «politique», à quelle notion associes-tu ce mot ?
2
Selon des données reprises par l’Observatoire National de la Jeunesse
(ONJ) et le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA),
au cours des premières élections indépendantes en Tunisie après la
Révolution, celles de l’Assemblée nationale constituante en octobre
2011, seulement 17 pour cent des jeunes âgés entre 18 et 25 ans
se sont inscrits sur les listes électorales. Lors des présidentielles de
2019, les jeunes du même âge ne représentaient que 14 pour cent
seulement des électeurs (ONJ/UNFPA, 2021).
5
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Pour comprendre les raisons d’une démobilisation qui ne
fait que s’accentuer au fil des années, il faut ajouter, nous
semble-t-il, les effets de désenchantement et de «délégi-
timation» produits par la Révolution elle-même et par le
processus qu’elle a inauguré. L’enquête nous fournit des
éléments précieux sur la situation actuelle, alors que la com-
paraison avec les données de 2016 nous offre la possibilité
de mesurer son évolution sur une courte durée.
Sur les 1002 jeunes interrogé.es, 83 pour cent affirment ne
s’intéresser que peu ou pas du tout à la politique. Comme
nous venons de le signaler, un tel constat vient valider des
données précédemment recueillies qui montrent que les
jeunes se détournent de la politique institutionnelle et de
la chose publique et préfèrent des modes d’expression poli-
tiques et des cadres d’action collective non conventionnels,
en rejetant en particulier le vote et l’engagement au sein des
partis. Ce désintérêt est à mettre en relation avec le peu de
crédit dont bénéficient les acteurs de cette sphère : 42 pour
cent des jeunes interrogé.es associent en effet la politique
à la corruption.
L’évaluation de l’évolution de la situation politique dans le
pays expliquerait aussi, en partie du moins, le désaveu des
institutions politiques. Les données relatives à la perception
des jeunes enquêté.es de la situation politique montrent
qu’ils/elles sont près de la moitié (48 %) à estimer que cette
situation s’est un peu ou significativement dégradée, contre
à peine 16 pour cent qui pensent qu’elle s’est améliorée.
Les chiffres montrent aussi que les jeunes ruraux sont lar-
gement plus nombreux/euses (68 %) à juger de manière
critique l’évolution de la situation politique dans le pays.
Mais au-delà des écarts de milieux qui s’expliqueraient par
un plus grand désenchantement des promesses de la Révo-
lution dans le monde rural, ce désaveu des institutions poli-
tiques prendrait origine dans une déception généralisée du
fonctionnement et du rendement des institutions politiques
issues de la Révolution. La récurrence des crises politiques,
l’incompétence des gouvernements successifs, les scandales
d’achat de vote et de volte-face politiques douteux de cer-
tains partis ou élus peu scrupuleux, une mobilité inter-parti-
sane consternante d’autres
3, les images d’altercation frôlant
la vulgarité et la violence sous le dôme de l’Assemblée ne
pouvaient que conforter le sentiment que la Révolution n’a
rien apporté de bien.
Conformément à ce qu’on pouvait imaginer, les données
montrent que l’intérêt pour la politique augmente avec l’âge
et le niveau d’instruction : il atteint 18 pour cent dans la
tranche d’âge des 26-30 ans, contre douze pour cent seule-
ment chez les jeunes âgé.es entre 16 et 20 ans. Alors que 21
pour cent des jeunes doté.es d’un niveau d’instruction élevé
Figure 2
Évolution de la situation politique
Penses-tu qu’au cours des cinq dernières années, la situation politique générale de ton pays... ?
3
Il s’agit d’un phénomène assez observé sur la scène politique après
2011 qui consiste à changer de camp ou de parti politique à la
recherche d’un certain nombre d’avantages. Le mot inventé pour en
rendre compte est celui de »tourisme partisan«.
6
FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES JEUNES EN TUNISIE
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LES JEUNES, LA POLITIQUE ET LES INSTITUTIONS
Figure 3
Intérêt pour la politique
Est-ce que tu t’intéresses à la politique ?
affirment s’intéresser un peu ou beaucoup à la politique, ils/
elles sont à peine huit pour cent parmi les moins instruit.es à
l’affirmer. Il est légèrement plus important chez les hommes
que chez les femmes (19 % contre 15 %). À l’opposé, cet
intérêt décroît avec le niveau de vie puisque seuls 14 pour
cent des jeunes issu.es des milieux défavorisés affirment
s’intéresser à la politique (un peu ou beaucoup) contre 19
pour cent des jeunes des milieux aisés. Par rapport à 2016,
la configuration ne semble pas avoir changée considérable-
ment. Alors que nous n’observons pas de différences sig-
nificatives s’agissant de l’intérêt «marqué» pour la politique,
l’intérêt «moyen» semble gagner du terrain (sept points en
moyenne), témoignant d’un changement profond dans le
rapport au politique induit par la Révolution, et qui touche
tous les secteurs de la société, y compris le milieu rural qui
gagne dix points en cinq ans.
La question sur la demande d’informations relative à la
politique nous apporte un autre éclairage qui semble aussi
témoigner du peu d’intérêt accordé à la vie politique par les
jeunes : 84 pour cent d’entre eux affirment ne pas s’infor-
mer activement sur la politique. Et c’est la télévision comme
médium qui perd le plus d’impact en la matière en cinq ans,
soit 30 pour cent entre 2016 et 2021.
Figure 4
Sources et moyens d’information
Quelles sources et quels moyens d’information utilises-tu ?
7
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Les données se rapportant aux modes d’expression politique
que les jeunes enquêté.es envisageraient pour se faire en-
tendre et avoir de l’impact, confirment le désaveu de la po-
litique institutionnelle. Ce désaveu ne cesse de s’accentuer,
comme le montre le recul du vote en tant que forme de
participation politique au cours des cinq dernières années :
le taux de ceux/celles qui projettent de participer à des élec-
tions pour faire entendre leur voix a baissé en moyenne de
14 pour cent entre 2016 et 2021 et de 19 pour cent dans les
grandes villes. Si l’engagement dans un parti politique garde
quasiment les mêmes valeurs avec un taux très bas, les
chiffres sur la participation éventuelle à des manifestations
ou des grèves n’augmentent que légèrement. En revanche,
le boycott, la mobilisation par l’utilisation des réseaux so-
ciaux, la distribution des tracts et la signature de pétitions
semblent avoir gagné du terrain au cours des cinq années
écoulées. Cela montre non seulement que l’intérêt politique
des jeunes n’a quasiment plus de lien avec le monde de la
politique instituée, mais que l’action collective protestataire,
qui avait leur faveur durant les premières années suivant
la Révolution, est en stagnation face à l’action individuelle
ponctuelle et «opportuniste».
Figure 5
Actions politiques considérées
Parmi les actions possibles suivantes, lesquelles envisagerais-tu probablement de faire ?
8
FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES JEUNES EN TUNISIE
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LES JEUNES, LA POLITIQUE ET LES INSTITUTIONS
Les chiffres relatifs à la participation «réelle» des jeunes
à des actions politiques viennent confirmer cette même
tendance. Ils indiquent en effet le recul de la participation
au champ politique institué à travers les élections avec un
taux de douze pour cent et une régression de douze points
entre 2021 et 2016. De même l’action contestataire a perdu
neuf points pour plafonner à 14 pour cent seulement. À la
lumière de ces données, il est quasiment avéré que le cycle
d’engagement collectif et de passage au politique que la
Révolution a inauguré est sur le point de s’achever.
Figure 6
Actions politiques suivies ou auxquelles les jeunes ont participé
Lesquelles de ces options as-tu déjà pratiquées ou utilisées ?
9
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Les données concernant les structures susceptibles aux yeux
des jeunes d’accueillir et de porter leur éventuel engage-
ment civique, vont dans le même sens. Il en ressort une nette
érosion de toutes les formes collectives instituées, en faveur
de l’engagement spontané et individuel choisi par une large
majorité des enquêté.es (entre 70 % et 80 %). Les asso-
ciations et les organisations de jeunes ainsi que les cadres
scolaires et universitaires ont perdu respectivement 24 et
32 pour cent. Les institutions dites «religieuses», qui ont
perdu neuf pour cent, sont citées par 6 pour cent des jeunes
seulement, soit autant que les partis politiques. Deux ensei-
gnements au moins peuvent être tirés de ces chiffres. D’une
part, on note que l’échec des islamistes dans la gestion du
pays au cours de la décennie écoulée rejaillit sur l’ensemble
des acteurs et des structures qui mobilisent la rhétorique
religieuse à des fins d’intervention dans la sphère publique.
D’autre part, on relève que l’incapacité des élites politiques
de tous bords et des organisations issues de la Révolution à
incarner les promesses de celle-ci, a porté un coup fatal à la
crédibilité des corps intermédiaires et de l’action organisée.
Cela invite à penser que l’hypothèse formulée par Béatrice
Hibou (2006) pour expliquer le désengagement politique
des Tunisien.nes sous le régime de Ben Ali serait de nouveau
valable : à savoir le recentrement des individus sur la quête
d’un salut strictement personnel en l’absence de structures
susceptibles de porter le rêve d’un salut collectif.
Les raisons que les jeunes évoquent pour justifier leur refus
de s’engager dans des projets sociaux vont du sentiment
désabusé que ces projets profitent toujours à une minorité
et sont en réalité sans effets sur la vie des gens (32 %) à
l’idée que «on ne sait pas où va l’argent» (31 %).
Figure 7
Lieu/institution de l’engagement civique
Pour ceux/celles qui déclarent qu’ils/elles s’engagent souvent ou occasionnellement: Où et comment t’engages-tu?
10
FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES JEUNES EN TUNISIE
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LES JEUNES, LA POLITIQUE ET LES INSTITUTIONS
«transition démocratique» marquée par un chaos politique
et social sans précédent ont généré beaucoup de déception,
voire un doute sur les bienfaits du système démocratique en
tant que tel, associé à la demande d’un retour à l’ordre que
la figure de l’homme fort est susceptible d’incarner. C’est à
la lumière de ce bilan que prendrait sens l’élection de Kaïs
Saïed en 2019 et l’adhésion de larges franges de la popu-
lation à son projet de démonter les institutions politiques
créées par la Constitution de 2014.
Il est aussi intéressant de relever que les régimes politiques
d’inspiration idéologique affirmée, qu’elle soit islamiste ou
socialiste, ne recueillent pas la confiance des jeunes. Ainsi,
trois pour cent seulement d’entre eux/elles sont favorables
à un régime religieux fondé sur la charia et deux pour cent
à un régime socialiste.
Les données sur les préférences en ce qui concerne le sys-
tème politique sont très instructives. Il en ressort deux élé-
ments importants : d’abord, l’affirmation du besoin qu’un
homme fort gouverne le pays, avec en moyenne 41 pour
cent des réponses et une augmentation de 18 points par
rapport à l’enquête de 2016 ; ensuite, le déclin des réponses
favorables au système démocratique qui ne recueillent dé-
sormais que 23 pour cent des suffrages et régressent de
29 points par rapport à 2016. Ces chiffres atteignent des
valeurs extrêmes dans les petites villes où 54 pour cent sont
pour la prise en main du pays par un homme fort (avec 32
pour cent de plus qu’en 2016) et sont à peine 11 pour cent
à faire le choix du système démocratique (avec une régres-
sion de 44 pour cent par rapport à 2016). Cela invite à pen-
ser que les jeunes des petites villes sont les plus déçu.es par
le processus enclenché par la Révolution. De plus, au-delà
de cette constatation, il s’avère que les dix années d’une
Figure 8
Système politique préféré
Si tu regardes à travers le monde, quel type de système politique préfères-tu ?
Les taux de confiance dans les institutions sont très bas. Ils
témoignent, et ce de manière nette, du discrédit qui frappe
l’ensemble du système politique et ses institutions. Seules
l’armée - comme institution régalienne - et la famille –
comme support des liens primaires –tirent leur épingle du
jeu avec, pour la première, un taux de confiance légèrement
au-dessus de la moyenne, à savoir 55 pour cent, et pour
la deuxième un taux de confiance de 75 pour cent, avec
une pointe de 88 pour cent dans le milieu rural, où les liens
communautaires demeurent prépondérants. En revanche,
11
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les chiffres montrent que les institutions de l’armée et de la
famille ont, tout de même, perdu de leur lustre puisqu’en
cinq ans le taux de confiance dans l’armée a régressé de
17 points en moyenne et de 15 points en moyenne pour
la famille, avec des valeurs plus élevées dans les milieux les
moins favorisés en termes de ressources (éducation et reve-
nu) et dans les petites villes où la solidarité familiale est mise
à rude épreuve.
4
Figure 9
Confiance institutionnelle
Qu’en est-il de ta confiance dans les différentes institutions ?
4 Dans une enquête réalisée il y a quelques années auprès des jeunes
de deux quartiers périurbains de Tunis, il apparaît que l’importance
des liens primaires n’est soulignée que dans le cas de la famille
restreinte. Les relations avec le réseau familial élargi sont au contraire
conflictuelles et évaluées de manière négative par les jeunes
interrogés (Melliti, 2016).
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FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES JEUNES EN TUNISIE
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LES JEUNES, LA POLITIQUE ET LES INSTITUTIONS
Cette érosion de la place de la famille est vraisemblablement
liée à la montée des valeurs individualistes : entre 2016 et
2021, le taux de ceux/celles qui pensent qu’il est possible
d’être «heureux/euse» seul.e a plus que doublé en passant
de trois pour cent à sept pour cent. Le taux de ceux/celles
qui croient que l’on peut être «plus heureux/euses» seul.e
est décuplé cinq fois en passant d’un pour cent à cinq pour
cent.
En dépit de cette érosion, la famille continue d’occuper une
position centrale dans la vie des jeunes. Deux questions
nous permettent d’attester de cette centralité : en réponse à
la première, 82 pour cent des enquêté.es affirment que l’on
a besoin de la famille contre douze pour cent seulement qui
pensent que l’on peut être heureux/euses ou plus heureux/
euses en étant seul.e.
La deuxième concerne les éléments de stabilité dans la vie
personnelle et la relation à la famille apparaît au premier
rang des facteurs de stabilité avec 69 pour cent des suf-
frages des jeunes.
Le manque de confiance dans les institutions politiques
officielles ne se traduit pas par le désir de voir l’État perdre
de son rôle et de ses prérogatives sur le plan économique
et social. Les jeunes qui souhaitent voir l’État jouer un rôle
plus important sont largement majoritaires, avec une moy-
enne de 65 pour cent. Cela vient confirmer ce que plusieurs
travaux de recherche n’ont cessé d’affirmer : l’ancrage de
l’État dans la société tunisienne est très important et les
critiques à son égard sont motivées par ses supposées dé-
faillances au regard des rôles qu’il lui revient de jouer (Allal/
Bennafla, 2011).
Figure 10
Importance de la famille
Penses-tu qu’il faut une famille pour vivre une vie heureuse ou peut-on être aussi heureux/euses en vivant seul.e, ou
même plus heureux/euses ?
Figure 11
Rôle de l’État
L’État devrait-il jouer un rôle plus ou moins important dans la vie quotidienne ou donne-t-il satisfaction comme il est
actuellement ?
1313
Page 17
4
PERCEPTION DE LA SITUATION
ÉCONOMIQUE, EMPLOI ET RAPPORT AU
TRAVAIL
Figure 12
Contrat de travail
Disposes-tu d’un contrat de travail écrit ?
Figure 13
Paiement en cas de maladie
Perçois-tu un paiement continu en cas de maladie ?
Le volet que l’enquête consacre à la situation économique
des jeunes est très complet. Il concerne plusieurs dimen-
sions de cette situation et apporte des éléments d’analyse
et des enseignements précieux quant à la condition juvénile
«réelle» et quant à la manière dont les jeunes évaluent et
jugent cette condition. L’enquête fournit aussi des informa-
tions importantes sur la place du travail et les attentes le
concernant dans la vie des enquêté.es.
Un peu moins que le tiers (30 %) des jeunes enquêté.es
occupe un emploi rémunéré et un.e jeune sur cinq (21 %)
n’a pas d’emploi rémunéré mais est désireux/euse d’en avoir
un. Comme on peut s’y attendre, le taux des jeunes actifs/
ves occupé.es est plus élevé parmi les enquêté.es âgé.es
entre 26 et 30 ans, où il atteint le tiers (32 %) et légèrement
moins élevé chez les femmes (18 %) que chez les hommes
(24 %).
Parmi les jeunes qui travaillent, 15 pour cent occupent
des emplois publics, 17 pour cent un emploi permanent
mais sans couverture sociale, 21 pour cent travaillent pour
leur propre compte, soit dans une profession libérale, soit
comme travailleur/euse qualifié.e et 17 pour cent sont des
journaliers/ères précaires. Le taux des précaires est plus élevé
chez les jeunes des milieux défavorisés, où il atteint 35 pour
cent.
Selon les réponses des jeunes, l’informalité domine les rap-
ports de travail : à peine le quart (23 %) affirment avoir un
contrat de travail. Ce taux est très faible chez les travailleur/
euses jeunes (16-20 ans) qui doivent occuper des emplois
d’apprentis au noir, chez les moins instruit.es (15 %) et dans
les catégories sociales défavorisées (9 %).
Dans l’enquête, la précarité de l’emploi est approchée par
plusieurs indicateurs, dont le fait de continuer ou non de
recevoir son salaire en cas de maladie. Les chiffres sont à
ce propos assez similaires : seul un quart (24 %) des jeunes
employé.es affirment continuer de recevoir un salaire en cas
de maladie.
14
FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES JEUNES EN TUNISIE
Page 18
PERCEPTION DE LA SITUATION ECONOMIQUE, EMPLOI ET RAPPORT AU TRAVAIL
Figure 14
Pension de retraite
As-tu droit à une pension de retraite ?
Figure 15
Assurance maladie
As-tu une assurance maladie (publique et/ou privée) ?
Nous constatons presque les mêmes taux en ce qui concerne
le deuxième indicateur, celui des cotisations sociales pour la
retraite : 23 pour cent seulement des jeunes qui travaillent
affirment qu’ils/elles auront droit à une pension de retraite.
Et ce taux chute à quatre pour cent chez les jeunes travail-
leurs/euses des milieux défavorisés.
En moyenne, l’accès à une couverture des soins médicaux
se situe, lui aussi, au même niveau et ne concerne que près
d’un quart des jeunes. Il est plus important lorsqu’il s’agit
des plus jeunes, âgé.es entre 16 et 20 ans, du fait que ces
dernier.es sont probablement encore dépendant.es de la
couverture sociale de leurs parents (46 %).
La question des transferts financiers entre parents et en-
fants est un aspect important des formes de solidarité
intergénérationnelle (Melliti, 2016). L’enquête fournit des
informations précieuses sur le volume des transferts que
les jeunes font à l’endroit de leurs parents. La moitié des
jeunes qui travaillent (51 %) affirment qu’ils/elles n’appor-
tent aucun soutien financier à leurs parents contre près de
40 pour cent qui le font, soit de manière régulière, soit de
manière irrégulière. Les hommes, traditionnellement investis
du rôle de pourvoyeur économique du groupe familial sont,
semble-t-il, largement plus nombreux à le faire, avec un
taux de 47 pour cent contre 30 pour cent pour les femmes.
Les plus âgé.es - entre 26 et 30 ans - parmi les jeunes qui
travaillent, sont plus sollicité.es à cette fin avec un taux d’en-
semble de 53 pour cent. Si l’on reste globalement ici sur
cette représentation traditionnelle du rôle de l’homme dont
les responsabilités économiques au sein de la famille ne
peuvent que s’affirmer avec l’âge, il n’est pas inintéressant
de noter que les jeunes femmes ne sont plus complètement
exonérées. D’autres enquêtes montrent que les attentes
économiques des parents vis-à-vis de leurs enfants de sexe
féminin augmentent dans le cas d’un investissement impor-
tant dans leur scolarité (ibid.).
Figure 16
Soutien financier des parents
Soutiens-tu tes parents financièrement ? Si oui, est-ce sur une base irrégulière ou régulière ?
15
Page 19
Les raisons qui expliquent le choix de rester dans l’emploi
occupé sont révélatrices du rapport des jeunes au travail et
du sens qu’il a pour eux/elles. Il ressort de l’enquête que
trois motivations dominent ce choix pour 44 pour cent des
réponses : le fait de ne pas avoir d’alternative, la recherche
de la sécurité et le caractère socialement apprécié de l’em-
ploi en question.
Figure 17
Engagement professionnel
En ce qui concerne ton travail, quelles sont les raisons pour lesquelles tu t’y engages ?
La satisfaction au travail est un autre indicateur de cette
étude. Les données montrent que le tiers (35 %) des enquê-
té.es qui travaillent est très satisfait de son travail et qu’un
peu plus que le tiers (38 %) est plus réservé, alors que 14
pour cent sont peu satisfait.es et 14 pour cent totalement
insatisfait.es. L’insatisfaction au travail est exprimée de ma-
nière plus nette chez les jeunes issu.es des catégories so-
ciales défavorisées (20 %) et les moins doté.es scolairement
(45 %). Chez ces derniers, le taux de ceux/celles qui sont
très satisfait.es de leurs emplois avoisine le zéro.
D’après la littérature (Mercure/Vulture, 2012), le rapport au
travail et son ethos sont déterminés par deux variables : sa
centralité dans la vie des concerné.es et la finalité qu’on lui
attribue. L’enquête fournit des enseignements intéressants
en ce qui concerne ce deuxième point. Dans leurs réponses,
les jeunes apparaissent partagé.es entre la finalité instru-
mentale du travail se rapportant au revenu et aux moyens
de subsistance et une finalité expressive que des items tels
que «faire quelque chose qui a du sens pour moi», «avoir
le sentiment de réaliser quelque chose», «avoir le sentiment
16
FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES JEUNES EN TUNISIE
Page 20
PERCEPTION DE LA SITUATION ÉCONOMIQUE, EMPLOI ET RAPPORT AU TRAVAIL
de faire quelque chose d’utile pour la société» et «la pos-
sibilité de concrétiser mes idées» sont plus susceptibles de
rendre.
Nous pouvons constater d’abord, que la sécurité écono-
mique est le facteur de satisfaction le plus déterminant et
qu’il arrive en tête avec un taux de 59 pour cent. Cela vient
conforter notre constatation au sujet des motivations du
choix d’emploi. Ce besoin de sécurité est plus grand chez
les jeunes du milieu rural (67 %) et les jeunes issu.es des
milieux les moins nantis (62 %). Faisant abstraction de ce
premier facteur de satisfaction, les réponses mettant en
avant la finalité instrumentale et sa finalité expressive sont
très proches en moyenne avec un taux de réponses positives
de 56 pour cent pour l’item «réaliser un bon revenu» et
55 pour cent pour l’item «améliorer ma situation sociale»,
contre 54 pour cent pour les quatre items insistant sur la
dimension expressive du travail : «le sentiment de réaliser
quelques chose», «la possibilité de concrétiser mes idées»,
«la possibilité de faire quelque chose qui a du sens pour
moi» et «la possibilité d’aider les autres» (55 %). Nous pou-
vons cependant constater que la dimension instrumentale
prend légèrement le dessus dans le milieu rural, et que la
dimension expressive est moins présente chez les jeunes les
moins instruit.es avec des valeurs qui tournent autour de 40
pour cent seulement. Ceci n’a rien d’étonnant vu qu’il est
largement admis que l’importance de la dimension expres-
sive est un «luxe» ne pouvant entrer en ligne de compte que
si l’on est déjà à l’abri du besoin.
Figure 18
Aspects de la satisfaction au travail
À quoi devraient ressembler une situation d’emploi et ton travail pour que tu sois satisfait.e ?
17
Page 21
Si la situation économique apparaît comme l’élément qui
inquiète le plus avec un sentiment de sécurité légèrement
au-dessus de cinq points sur dix, la peur de manquer de
nourriture est cependant la plus faible, avec un sentiment
de sécurité équivalant à sept points.
Figure 19
Domaines de sécurité
Peux-tu préciser le domaine de sécurité : Je me sens en sécurité dans les domaines suivants ?
Échelle de 1 = pas du tout en sécurité à 10 = très en sécurité
Les données concernant l’évaluation par les jeunes de la
situation économique de leurs familles montrent que la
majorité d’entre eux/elles (68 %) estiment que celle-ci est
soit nettement, soit plutôt bonne, alors que près d’un tiers
(32 %) la jugent nettement ou plutôt mauvaise.
Les jeunes sont moins optimistes lorsqu’il s’agit d’évaluer
leur situation économique personelle : 57 pour cent seule-
ment jugent qu’elle est très bonne ou plutôt bonne contre
43 pour cent qui jugent qu’elle est mauvaise ou très mau-
vaise, avec une augmentation de l’insatisfaction de huit
pour cent au cours des cinq dernières années.
Le niveau de satisfaction de la situation économique de la
famille est plus élevé chez les femmes en raison probable-
ment d’un niveau d’attentes plus bas, que chez les hommes
(73 % contre 64 %). Il est à son niveau le plus bas chez
les jeunes ruraux avec un taux de 59 pour cent et le plus
élevé parmi les jeunes des milieux aisés avec un taux de 88
pour cent. Dans l’ensemble cependant, la comparaison avec
les données de 2016 montre un net recul de la satisfaction
de la situation de sa famille, situé en moyenne autour de
17 points, et qui atteint 32 points chez les jeunes les moins
doté.es au niveau scolaire et 31 points en ce qui concerne
les jeunes issu.es du milieu rural.
Ce recul est à nuancer à la lumière de leur propre évaluation
aujourd’hui de ce qu’était cette situation il y a cinq ans. En
effet, 32 pour cent seulement estiment que celle-ci était très
ou plutôt mauvaise, et 63 pour cent qu’elle était très ou plu-
tôt bonne il y a cinq ans. Nous retrouvons ici un sentiment
timide que la situation s’est dégradée, mais avec beaucoup
moins d’importance que ne le suggère la comparaison des
réponses de 2016 à celles de 2021.
18
FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES JEUNES EN TUNISIE
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PERCEPTION DE LA SITUATION ÉCONOMIQUE, EMPLOI ET RAPPORT AU TRAVAIL
Figure 20
Situation économique familiale
Comment évalues-tu la situation économique de ta famille aujourd’hui et il y a cinq ans?
Pourtant, deux tiers des jeunes (68 %) se plaignent de ne
pas disposer d’argent quelle qu’en soit l’origine (argent
gagné par le travail ou donné par la famille). La privation
d’argent est très importante chez les jeunes des milieux dé-
favorisés (86 %) et chez les ruraux (82 %).
Le manque d’argent, dont se plaignent les jeunes, se traduit
par une faible intégration au système bancaire. À peine un.e
jeune sur cinq (21 %) a un compte bancaire ou postal et
moins qu’un.e jeune sur dix une carte bancaire (9 %). Ce
taux est très faible parmi les jeunes âgé.es entre 16 et 20 ans
(4 %) et en ce qui concerne les ruraux (5 %).
Le degré de satisfaction personnelle de sa propre vie est en
moyenne autour de cinq points sur dix (précisément 5,2).
Sans surprise, ce degré est en deçà de la moyenne chez les
jeunes ruraux (4,7) et dans les catégories sociales défavori-
sées.
Figure 21
Satisfaction de la vie
Comment évalues-tu ta propre satisfaction actuelle dans la vie ainsi que la satisfaction de la société en général?
Échelle de 1 = pas du tout satisfait.e à 10 = très satisfait.e
19
Page 23
Comme on peut s’y attendre aussi, lorsqu’il est demandé
aux jeunes de se comparer aux autres, ceux/celles-ci refusent
d’assumer une attitude de «frustré.es», soit en affirmant
qu’ils/elles ne prêtent pas attention à la différence entre
leur situation et celle d’autrui, soit en assurant qu’ils/elles
se considèrent chanceux/euses lorsqu’ils/elles se comparent
aux autres.
Les chiffres sont parlants : un premier tiers des répondant.
es assume le statut de «frustré.e» ou estime avoir manqué
de chance. Un deuxième tiers, soit 36 pour cent, a le senti-
ment d’être chanceux/euse ou privilégié.e. Il est intéressant
de voir que près du tiers aussi, soit 27 pour cent, se déclare
«indifférent.es» (Fig. 22). Comment interpréter cela ? Nous
avons observé la même tendance dans d’autres enquêtes, la
comparaison sociale étant une source principale de frustra-
tion – ce que Samuel Stouffer (1949) appelle la frustration
relative –bon nombre de jeunes s’en protègent en déclarant
que la comparaison à autrui ne les intéresse pas (Melliti,
2018).
Parmi les enquêté.es, ce sont les jeunes les plus âgé.es,
c’est-à-dire âgé.es entre 26 et 30 ans (45 %), les jeunes des
milieux défavorisés (49 %), les jeunes de niveau d’instruc-
tion élevé (40 %) susceptibles de revendiquer légitimement
une situation sociale confortable, et à moindre degré les
ruraux (39 %), qui assument leur frustration en affirmant
qu’ils/elles estiment ne pas avoir de chance et qu’ils/elles se
sentent privés.es.
Figure 22
Satisfaction de la vie évaluation de la différence
Que penses-tu de la différence entre toi et la société en général?
Le jugement que se font les jeunes de leur propre situation
est à mettre en relation avec leur perception de leurs droits
en tant que citoyen.nes et de la manière dont ils/elles per-
çoivent le respect de l’égalité en droit entre citoyen.nes dans
la société tunisienne. Or, si les jeunes sont plutôt d’accord,
avec une valeur de 5,6 sur 10, avec l’assertion selon laquelle
ils/elles se considèrent comme des citoyen.nes à part entière,
ils/elles sont davantage d’accord (6,3 sur 10) sur le fait que
les individu.es n’ont pas les mêmes droits dans la société
tunisienne. Les habitant.es des petites villes sont visiblement
les plus critiques, avec une valeur de 6,8.
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FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES JEUNES EN TUNISIE
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PERCEPTION DE LA SITUATION ÉCONOMIQUE, EMPLOI ET RAPPORT AU TRAVAIL
Figure 23
Evaluation des droits personnels
Si tu considères les déclarations suivantes, es-tu plutôt en accord ?
L’enquête fournit des données intéressantes sur la tendance
à la «moyennisation»
5, universellement observée. Comme
le montre la littérature, cette «moyennisation» est due à
deux facteurs essentiels. On notera d’une part, la tendance
des répondant.es à préserver un tant soit peu de leur es-
time d’eux/elles-mêmes et d’autre part, des mécanismes
de comparaison sociale se faisant au plus proche au sein
du microcosme social auquel appartiennent les individu.es,
les amenant à penser occuper une position plus médiane
Échelle de 1 = pas du tout satisfait.e à 10 = très satisfait.e
que ce n’est réellement le cas (Forsé/Parodi, 2007). Plus de
80 pour cent des jeunes déclarent appartenir à la classe
moyenne (supérieure ou inférieure). Il n’y en a que 10 pour
cent qui se revendiquent comme «pauvres», un taux très
différent selon le genre. En effet, les femmes sont à peine 6
pour cent à l’affirmer contre 15 pour cent, c’est-à-dire plus
que le double, s’agissant des hommes.
5
La notion de « moyennisation » désigne la tendance des personnes
interrogées dans les enquêtes à déclarer appartenir à la « classe
moyenne ».
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